Gribouille avait peut-être six ou sept ans quand ces soirées-là avaient commencé, dans leur appartement de Bruxelles. Chaque semaine, Papa et Mounette invitaient Guy, Philippe, André et Etienne à venir soi-disant manger chez eux. Gribouille savait bien que ce n’était pas seulement pour ça, mais elle n’était pas sensée le savoir. C’étaient de grands messieurs, très souriants, toujours prêts à rire. Ils mettaient instantanément une ambiance de fête à la maison.
Bon, Gribouille n’appréciait pas toujours le sens de l’humour de Guy…En attendant l’apéro que Papa était en train de préparer, Guy juchait en catimini SON chat Nonoche sur le lustre de la salle à manger, et retournait s’asseoir comme si de rien n’était. Et tout le monde (sauf Gribouille) éclatait de rire lorsque le pauvre animal se mettait à miauler désespérément en essayant de ne pas faire balancer le lustre. Il fallait que Mounette fasse irruption dans la salle, alertée par le bruit, et exige, avec son regard noir de colère auquel personne n’avait jamais osé s’opposer, que SON chat soit immédiatement remis à un étage inférieur. Guy s’exécutait immédiatement tout en clamant son innocence, et retournait s’asseoir sous les huées de ses camarades. Mais le signal du départ de la fête était donné. Gribouille, bouillant de rage impuissante, récupérait Nonoche et filait dans sa chambre pour le réconforter par une tonne de câlins.
Suivait l’apéro, puis le repas, amoureusement préparé par Mounette (elle les aimait, ses « garçons » ! Combien de fois Gribouille ne l’avait-elle entendue : « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire à manger aux garçons, ce soir ? ). Et pendant tout ce temps, plaisanteries et taquineries fusaient de partout, mêlées d’éclats de rire. Gribouille revenait à de meilleurs sentiments envers Guy, qui lui montrait beaucoup d’affection. Elle participait de son mieux à l’ambiance festive en riant quand Papa riait (c’était pour elle la preuve que c’était vraiment drôle), et s’insurgeait immanquablement lorsque Mounette lançait son sempiternel « Allez, les enfants, bisous et au lit ! ». Elle avait toujours l’impression que les adultes se débarrassaient d’eux quand les choses allaient commencer à devenir intéressantes. Mais pour Mounette, l’heure, c’était l’heure !
Une fois couchée, elle attendait un bon moment (histoire que Mounette la croie endormie), puis se levait sans bruit et allait s’embusquer derrière la porte de la salle à manger, d’où lui parvenait, le son un peu étouffé mais parfaitement audible de la suite de la soirée. Et là, elle assistait, témoin invisible, à un concert de chants sublimes, sublimement harmonisés par son papa chéri qu’elle voyait souvent dessiner des notes et des notes sur un papier comportant des portées vierges. Les voix des « garçons » étaient, d’après Papa, toutes superbes, mais Gribouille aimait par-dessus tout celle d’André, le ténor du groupe, qui lui collait des frissons de partout.
C’est l’un de ces chants, qui est de circonstances ces jours-ci, que je vous fais écouter. « Entre le bœuf et l’âne gris » est pour Gribouille le plus beau de tous depuis qu’elle l’a entendu chanter par ceux qui étaient devenus ses « garçons »…











