Prédestinée à souffrir dans ce domaine par
l’inexorable machine infernale qu’est l’hérédité
(n’est-il pas, ma mounette ?), Gribouille passe sa vie à
prendre l’ascenceur dans tous les sens (bon,
d’accord… il n’y en a que deux), inventant des
étages rien que pour elle (pas de sous-sol,bien entendu…
Gribouille a les yeux fixés résolument sur les étoiles !) Mais
son ascenseur a le vertige, déteste regarder en bas et actionne en
urgence tous les systèmes de freinage dont il dispose, l’ABS
exclu, dès qu’elle appuie sur le bouton d’un étage
inférieur.
Tout bébé, Gribouille témoigne d’un appétit hors du commun,
ce qui met en joie maman Gigi. A six ans, elle rivalise avec les
adultes et met un point d’honneur à rendre une assiette
qu’il est presqu’inutile de mettre au lave-vaisselle
(enfin… de laver, je ne pense pas que papa-maman aient eu un
lave-vaisselle avant…euh… les années 90, je crois)
Elle part à l’école avec une demi-baguette agrémentée
d’une demi-tablette de chocolat, et épate toutes ses copines
qui ne disposent, elles, que d’un minuscule paquet contenant
deux biscuits LU…
Arrivée à Barcelone, son goût bascule vers la charcuterie et elle
passe tous les matins au supermarché, en sous-sol de
l’immeuble, pour s’acheter un gros pain rond,
qu’elle fait garnir de trois bonnes tranches de fromage de
tête, dont elle raffole. A la récré, elle s’arrange pour être
le plus souvent possible vendeuse bénévole de friandises qui la
font encore craquer (très souvent, l’intendante remerciait
ses « employées » en leur donnant un des petits sachets
bleus ou rouges qui n’avaient pas été vendus, et Gribouille
en dissimulait un (un bleu, le meilleur) dans sa poche, dès
réception de la boîte aux délices, qu’elle ne ressortait
qu’une fois tous les élèves en rang, avant d’aller
rendre le fruit de ses ventes à la responsable… et empocher
gratuitement le dernier qu’elle n’avait pas pu
vendre…faute de temps !
Vers 13 ans, maman Gigi commence à s’alarmer. De petite fille
bien en chair, Gribouille devient…euh…bien
« enrobée » . Heureusement dotée d’une généreuse
musculature d’origine, cela ne l’empêche pas de jouer
au foot avec ses copains, de les affronter au bras de fer et de
leur montrer que même avec un vélo pliant dont le guidon est au
niveau de sa poitrine, elle arrive à leur tenir tête (non sans
chutes spectaculaires)…Son embonpoint naissant ne la
perturbe donc pas le moins du monde, ce qui n’est pas le cas
de maman Gigi.
S’ensuit donc toute une période de privations cruelles (plus
de pain à table, disparition de tout ce qui est délicieux dans les
placards, réduction des rations, etc…) que Gribouille,
sourde aux arguments sournois concernant sa sihouette, ne comprend
pas du tout, et contre lesquels elle s’insurge immédiatement.
Trop jeune pour revendiquer ses droits haut et fort, elle doit donc
s’adapter à la situation…Heureusement, la faculté
d’adaptation est une qualité fort développée chez elle. Le
passage au supermarché du matin n’étant pas compromis,
restent les petits creux de l’après-midi. Le
panier
matinal
s’agrémente désormais, tous les deux jours, d’un grand
tube de lait concentré sucré qu’elle cache sous son oreiller
et qu’elle déguste tranquillement après l’école,
pendant qu’elle fait ses devoirs (attention, papa Argaud est
cette année-là son professeur de latin et vient souvent vérifier
ses thèmes et ses versions dans sa chambre)
Mais tout cela ne compense pas les portions congrues des repas, qui
ne remplissent pas son estomac surdimensionné, il faut donc trouver
autre chose. Gribouille est une lève-tôt. Le matin, avant que maman
Gigi n’ouvre les yeux, elle se glisse dans la cuisine et se
prépare un pré-petit déjeuner : œufs brouillés arrosés
d’une généreuse rasade de Grand Marnier. (Cuisinière hors
pair, maman Gigi met tout un tas de bonnes choses dans ses plats,
que Gribouille, très attirée par la cuisine, observe d’un
œil attentif) Mmmmmmmmmm ! Elle va ensuite se recoucher,
(bien entendu, elle a laissé la fenêtre ouverte tout le temps de
l’opération clandestine) et fait semblant de sortir du
sommeil quand maman Gigi vient la réveiller. Suit le petit déjeuner
traditionnel. Mais
Gribouille n’a pas pensé au regard affuté de sa mounette sur
le contenu de ses placards. Celle-ci s’étonne donc de la
baisse régulière du niveau de la bouteille de Grand Marnier,
qu’elle n’utilise pourtant qu’exceptionnellement, et
certains matins, lorsqu’elle se lève, perçoit les infimes
effluves de…quelque chose non identifiable, mais
incontestablement agréable. Fine mouche, elle fait les recoupements
nécessaires à la résolution de l’énigme… et se lève
très tôt le matin suivant. Le reste, Gribouille ne tient pas à en
parler…
Vers 16 ans, Gribouille ressent subitement le désir de plaire à
Jaime, un voisin de la résidence, qui ne l’accepte pas dans
ses pratiques sportives, et passe le reste de son temps au bar avec
des filles invariablement fil de fer. Perturbée, Gribouille
commence à se poser des questions, s’investit
d’avantage dans les entraînements quotidiens au tennis que
lui impose papa Argaud, supprime le lait concentré sucré qui était
resté inaperçu, et perd quelques kilos… Mais avant que
Jaime, qui l’apprécie bien en tant que copine, ne s’en
aperçoive, le temps du départ est arrivé…
Au Maroc, une bienheureuse hépatite virale lui impose des repas à
base de poisson / légumes vapeur et de laitages maigres, qui
enlèvent tout vertige à son ascenceur (qui n’a pas le choix
cette fois-ci), lequel accepte cette fois-ci de faire un petit tour
au rez de chaussée. Oh ! Pas long, mais cela suffira à
Gribouille pour aimer la nouvelle personne qu’elle aperçoit
dans la glace lorsqu’elle s’habille.Ses habitudes
alimentaires ont changé pendant les deux mois où elle est restée
allongée, en proie aux nombreuses bestioles que les antibiotiques
tardaient à trucider. Olivier et Richard alimentent ses motivations
pendant les deux années suivantes, ainsi que la silhouette
incontestablement ravissante de sa copine-voisine Fanny. Gribouille
s’aime mince (enfin, athlétiquement mince…) et se fixe
un nouvel objectif : le rester, objectif qu’elle a
encore actuellement. Mais son appétit n’a pas
diminué…
Rentrée en France, ses lectures préférées deviennent Montignac,
Mayo (régime à 600 calories par jour, prescrit pour une durée de
quinze jours et sous surveillance médicale, qu’elle poursuit
deux mois tout en continuant l’entraînement intensif sur les
cours de tennis), Weight Watchers, etc, et son ascenseur recommence
ses aller-retour, et reconditionne tout son système de freinage qui
devient de plus en plus performant au fil des années. Elle passe
son temps à la SHN (centre équestre pompeusement nommé société
hippique nationale, où elle monte Vicoka), le milieu cavalier est
friand des bons petits repas de Claude, et les fait précéder
d’un épisode …euh… liquide… nommé apéro,
traditionnellement
indispensable.
Le sportif perfectionniste et rigoureux qu’elle épouse
contribue à développer sa fixation. Elle découvre un nouveau
bouquin nommé Scarsdale (d’un diététicien américain inconnu
en France) qui lui offre sur un plateau de satisfaire son appétit
tout en lui mettant en défaut les freins de l’ascenseur.
S’ensuit une période d’euphorie où la balance
dégringole de 13 kilos, lui permettant de mettre à mal ses finances
pour se monter une garde-robe en 38-40. Mais Gribouille a une
grosse lacune dans son dictionnaire personnel : le mot
« stabilisation », ce qui met en joie son ascenseur et
lui permet d’affiner sa technique de freinage. La reprise de
Scarsdale cinq ans après, n’ébranlera la balance de 5 petits
kilos…
La quarantaine (et la vie avec Serge) lui font oublier quelque peu
sa fixation, qui devient juste préoccupation. Elle a adopté des
habitudes alimentaires diététiques régulières, qui ont fait
rouiller son ennemi juré l’ascenseur (sa seule activité est
alors concentrée pendant les fêtes de Noël, période immédiatement
suivie d’une série d’anniversaires, tous regroupés en
début d’année, dont celui de Gribouille…) Le poids a
fait place à d’autres soucis, médicaux ceux-là, quand
survient sans prévenir une puissante et implacable ennemie :
la ménopause. Gribouille s’affole : l’ascenseur
reprend de l’activité, en sens unique cette fois, étant
devenu un expert vétéran du freinage avec les années, la balance
affiche +8 et refuse obstinément, grâce à l’aide efficace de
ces maudites molécules nommées hormones, de rebrousser chemin.
Nouvelle garde-robe, bien garnie en longues tuniques, pulls amples,
pour la plupart masculins, dégoût de soi-même, fatalisme,
etc…La seule arme de Gribouille pour surmonter cette période
foireuse (pas uniquement à cause de son poids,
d’ailleurs) : l’humour. Elle se lance dans la
communication humoristique, et crée les blogs que vous connaissez,
Centaurette d’abord, puis celui-ci. Très vite la bonne humeur
revient, puis l’optimisme.
Novembre 2008 : la voisine de maman Gigi lui parle d’un
médecin qui lui a fait perdre 18 kilos par un traitement basé sur
les oligo-éléments… Gribouille se précipite, prend
rendez-vous (le médecin est charmant…), et attaque le
traitement. L’ordonnance remplit une page 21 x 29,7 entière,
ne contient pas moins de 9 oligo-éléments différents, à prendre à
quatre moments précis de la journée, l’ensemble coûte plus de
80 € à renouveler tous les mois, mais qu’importe !
Elle a confiance, de toute façon, c’est sa dernière chance,
ses rations alimentaires sont diminuées au maximum et dénuées de
toute matière grasse, féculents, sucreries, pas de grignotage entre
les repas, et le suivi du régime de Jean-Michel Cohen sur internet
lui a fait prendre 500 grammes en quinze jours.
Elle récupère une vieille trousse de maquillage de sa fille, y
place des boîtes de cigarillos à la vanille (sans les cigarillos,
dont elle a fait cadeau à Serge) remplies des ampoules de
l’après-midi et du soir, qu’elle emmène de partout avec
elle dans son gigantesque sac et programme les 5 alarmes
nécessaires sur son portablede façon à ne pas oublier
l’heure.
Trois mois passent, et rien ne se passe…La visite de suivi
lui annonce qu’elle a perdu 100 grammes (…), mais,
chose importante, 5% de masse graisseuse. Elle persiste
(rappelez-vous que le médecin est charmant…), et miracle, un
mois après, s’aperçoit qu’elle a gagné 2 trous de
ceinture (interdiction de se peser, lui a dit M.
Charmant) !
A l’heure actuelle, elle boucle sa ceinture au dernier trou,
remet des pantalons qu’elle croyait disparus depuis trois
ans, se fait traiter de ringarde par ses filles parce qu’ils
ont des pattes d’eph, a fait siffler M. Charmant lors de la
dernière visite (hier), et retrouve avec plaisir les mains coquines
de Serge se baladant un peu de partout…La balance affichait
-6 !
L’ascenseur est sommé de prendre sa retraite, sous peine de
licenciement pour chômage technique (tant pis pour les indemnités),
maman Gigi se demande si elle ne va pas aller consulter M.
Charmant, et Gribouille jubile !