Rendez-vous ce mercredi matin dans un amphi du campus de la Doua pour une animation pédagogique destinée à décrire certaines situations de recherche scientifique en classe. Pendant que l'animateur présente le ténébrion, arthropode sombre totalement inconnu de Gribouille, et explique comment en faire l'élevage, elle observe la scène environnante.
Il faut rappeler que sa présence n'est justifiée que parce qu'il s'agit d'une animation obligatoire pour tous les enseignants de sa circonscription. Gribouille n'a pas de classe (elle travaille avec les élèves de ses collègues), mais surtout elle n'aborde jamais le domaine des sciences, la langue française et les mathématiques offrant suffisamment de fil à retordre aux petits nenfants en difficulté. Elle peste contre son inspecteur qui lui a imposé d'y assister.
Elle a repéré ses collègues, regroupés par écoles et massivement installés tout en haut de l'amphi (marrant comme la densité de population d'un amphithéâtre est inégalement répartie...). Ils discutent avec animation, et Gribouille suspecte que le thème de leurs échanges n'a aucun lien avec l'élevage du ténébrion et sa classification dans le règne animal. La disposition des uns et des autres lui confirme les affinités ou les antagonismes qu'elle a flairés au sein des équipes.
Au premier rang, Gribouille retrouve sans étonnement la conseillère pédagogique de circonscription, qui opine vigoureusement du bonnet à chaque fin de phrase. Elle aussi échange avec ardeur avec ses voisines, sans aucun doute des collègues des circonscriptions présentes. Gribouille est certaine de la naissance dans leur cerveau d'un projet d'animation pédagogique sur la sociabilité du ténébrion et ses conséquences dans la vie de la classe. Sont-elles les seules intéressées par l'exposé monocorde de l'orateur et les tableaux rébarbatifs présentés par le rétroprojecteur ?
Le regard de Gribouille est attiré deux rangs plus bas par un exemplaire du magazine lyonnais de programmes cinéma, feuilleté avec intérêt par une enseignante. Les épaules de ses deux voisins rejoignent les siennes en une espèce de pyramide (qui ne devrait pas manquer d'interpeller le conférencier sauf que celui-ci est obstinément tourné vers le noyau de personnes qui répondent à ses sollicitations). On est mercredi aujourd'hui, jour de sortie des films. Gribouille se rappelle qu'elle a entendu ce matin à la radio l'annonce d'un film avec Bruce Willis et le désir de celui-ci d'un monde où tout un chacun pourrait prendre sa retraite au moment où il le décide, en changeant les lois si besoin était. Elle pense qu'il y a du boulot avant que cela se produise, même en Amérique.
Dix heures vingt... La pause dans dix minutes. Elle sait d'ores et déjà qu'elle ne reviendra pas après. Le brouhaha ambiant s'accentue, les conversations vont bon train. Elles s'atténuent quelque peu lors des rares interventions des écoutants, en réponse à une question du conférencier, mais reprennent instantanément. L'orateur oublie de temps en temps de faire suivre son micro lorsqu'il tourne la tête et ses propos deviennent inaudibles. Personne ne réagit. Il annonce la pause et le programme de ce qui la suivra. Avant même qu'il ait fini, une ruée sur les listes d'émargement rassemble les retardataires dans un même élan. L'inspectrice qui ouvrait les débats les avait vigoureusement stoppés lors de leur entrée dans l'amphi.
Une fois dehors, Gribouille respire. Elle entend quelques plaisantins interpeller leurs potes : « vous n'allez tout de même pas profiter de la pause pour vous sauver ? On vous a à l'œil ! » Et tous de s'exclaffer. La voiture de Gribouille est garée sur un bout de pelouse une centaine de mètres plus loin. Elle se demande si la fourrière intervient sur le campus et décide que non. Elle a bien envie de revoir le déambulatoire qu'elle a arpenté pendant trois ans il y a trente ans.
Elle s'y engage au mépris des regards ironiques des étudiants qu'elle croise. Il ne fait pas bon avoir dépassé la cinquantaine dans des endroits comme celui-là ! Mais peu importe. Elle retrouve la grande allée bordée d'amphis, les panneaux d'affichage qu'elle ne consultait que très rarement, ce qui lui amenait invariablement des ennuis. Elle remarque que le rebord placé devant ceux-ci, où elle s'asseyait tous les matins en tournant donc le dos aux dits panneaux, a disparu. La position debout est donc maintenant obligatoire dans le « déambu », ce qui empêche certainement les non motivés (dont elle faisait partie à l'époque) de faire craquer les cours... Ceci dit, Gribouille ne faisait pas craquer les cours, certes non ! Elle ne faisait craquer que les siens ! En revanche, elle allait assister aux cours de maths du DEUG A, sans doute à la recherche d'une tignasse blonde surmontant une paire d'yeux verts qui faisaient battre son cœur....
Elle boit un café au distributeur et sort du bâtiment. Les deux courts de tennis sont eux aussi toujours là, et elle regarde un moment les quelques jeunes qui y évoluent, cherchant à maîtriser une balle pleine de mauvaise volonté, sous les conseils plus ou moins éclairés d'un prof éteint... Le parking où elle remisait sa Volvo a, lui, disparu, remplacé par une pelouse mise à mal par les agressions du mois de novembre et les sittings des étudiants au moment des pauses.
Elle marche jusqu'à la sortie du campus et remarque que le petit troquet où elle a brillamment obtenu sa licence de flipper, sa maîtrise de coinche et son DESS de belote de comptoir n'existe plus. Il a cédé la place à un complexe moderne comportant des commerces et des bureaux. Elle se demande ce que Michel et Andrée, les patrons, ont bien pu devenir. Elle les aimait bien, et ils le lui rendaient à la perfection.
Pleine de nostalgie, elle rejoint sa voiture, croise au passage une de ses collègues qui prend elle aussi la poudre d'escampette, discute un moment de l'intérêt puissant qu'offrait la conférence, et se dit qu'elle reviendrait bien à l'époque des amphis et des resto'U...












