Décembre 2009.
Les filles de Gribouille lui tannent la peau pour qu’elle vienne voir le dernier film de James Cameron, Avatar. Gribouille se refuse tout net à aller voir un film de science-fiction, elle déteste ça. Surtout un film réalisé par celui qui a déjà sorti Alien, dont la bande d’annonce lui faisait quitter la pièce à toute vitesse. Elle coupe court à tous les arguments, celui de la 3D, de l’histoire d’amour (« ça finit bien, maman, je t’assure ! »), de la beauté des paysages, des personnages, du caractère inédit du film, bref elle ne veut pas en entendre parler. Ses filles la qualifient de bornée mais peu lui chaut…
Peu lui importent non plus (comment ça se conjugue, chaut ?) les commentaires dithyrambiques formulés par ses filles sur Facebook le lendemain (FB est très pratique pour avoir des nouvelles de ses chéries…), commentaires partagés par tous ses amis sans exception. Elle ne lit jamais les critiques de films dans les revues, elle ne lit d’ailleurs que très rarement la presse écrite… Elle écoute distraitement le tollé général déclenché par le film qui ne tarde pas à dépasser le record d’entrées de Titanic, et préfère aller voir « Coco » et « l’Arnacoeur » pour rigoler un coup. On lui prête le DVD de « Bienvenue chez les Ch’tis » pendant sa détention à Jassans-Riottier, et Gribouille raye définitivement Avatar de sa mémoire. (Pas besoin de se forcer, d’ailleurs, sa mémoire se charge elle-même de supprimer toute information jugée non vitale, en utilisant des critères parfois radicaux, désavoués par Gribouille elle-même…)
Août 2010
Gribouille se prépare la mort dans l’âme à quitter le bercail familial de Haute-Loire le dimanche après-midi, veille de la rentrée. Un coup de fil de Serge lui accorde un dernier répit, il emmène les enfants au ciné à la séance de 17 h 30. (« On va voir Avatar, il dure trois heures, te presse pas…) Un rapide calcul lui permet d’estimer qu’ils ne rentreront pas avant 21 h. Ravie, Gribouille passe l’après-midi chez des amis cavaliers et regarde travailler une jeune jument de 7 ans qui sort en concours dans les mêmes épreuves que Percute depuis quatre ans. Elle part à la bourre, se prétend dans les bouchons quand Serge l’appelle à la sortie du ciné, les rejoint au Mac Do du coin et taquine abondamment Serge, pour qui manger au Mac Do relève de l’hérésie. Sourire complice de Beverly, qu’elle a déjà emmenée deux ou trois fois dans cet antre de perdition (alimentaire).
Rentrés à la maison, Gribouille écoute résignée le compte-rendu enthousiaste des enfants sur le I-max (« C’est quoi, ça ? »), la 3D avec écran incurvé sur les bords (« c’est comme on était avec eux dans le film ! – Mais comment est-ce donc possible ?), la beauté des paysages (« Des montagnes suspendues, tu te rends compte ? Plein de montagnes dans le ciel ! »), des personnages, des sentiments, etc,etc. Elle a déjà entendu ça l’année dernière.
Puis Serge lâche sa bombe. « Tu sais, je suis sûr que le film te plairait… » Gribouille n’en croit pas ses oreilles. Serge la connaît par cœur et ils n’ont jamais pu aller voir un film ensemble, because disparité des goûts… Rudy s’engouffre dans la brèche et la presse vigoureusement d’y aller. Beverly veut le revoir et lui suggère d’y aller toutes les deux. Elles ne travaillent ni l’une ni l’autre le mercredi après-midi, c’est l’occasion idéale. Pressée de toutes parts, Gribouille finit par accepter, en espérant fortement que ce projet se perde dans les mémoires. Elle fait sa pré-rentrée le mercredi 1er, ça ne peut être que le mercredi 8…
Mercredi 8
Eh bien non… Les jeunes mémoires n’ont rien perdu de ce consentement arraché de haute lutte. Rudy lui a redemandé l’air de rien la veille au soir si elle comptait toujours aller voir Avatar avec sa petite sœur, et Beverly s’est ruée sur internet en sortant du collège pour voir les horaires des séances. Fine mouche, elle propose celle de 17 h 30 plutôt que celle de 14 h 10, sachant bien qu’il y a mille prétextes à ne pas y aller si tôt… (Digestion, vaisselle, courses…etc). Gribouille est bien obligée d’obtempérer et les voilà à l’entrée de la salle 5 du Pathé où une hôtesse leur remet une paire de lunettes en plastique démesurément larges en leur recommandant de bien les restituer à la sortie… Gribouille se retient de lui rétorquer qu’elles ne risquent pas grand-chose et se prépare à trois heures de ferme ennui.
Trois heures plus tard… elle émerge lentement d’une immersion totale et inconditionnelle dans un monde merveilleux. Elle n’a pas de mots pour qualifier ce film qu’elle avait catégoriquement refusé d’aller voir et n’a même pas envie de répondre aux interrogations muettes de Beverly pour rester un peu plus longtemps dans l’univers de Pandora. Elle a craché de colère, chevauché chevaux et oiseaux géants, éclaté de rire avec Neytiri, s’est recroquevillée sur son siège en essayant d’éviter les divers projectiles ou animaux féroces, a suffoqué d’angoisse lors de la dernière attaque des méchants hommes venus du ciel, a pleuré la mort de Grace et haï le colonel Machin.
Elle programme déjà de le voir une deuxième fois, le plus rapidement possible…













