Condamnée déjà la veille au concert de Johnny devant la tour Eiffel sur RTL 9, que j’avais vu déjà une bonne dizaine de fois (je n’avais pas trop le choix : jeux, dessins animés, ou concert), je me suis levée ce matin avec le sentiment que je ne supporterais pas de rester seule dans ma chambre pour le repas de Noël. Bon, d’accord, il me faudrait manger debout, mais j’aurais au moins du monde autour de moi.
Peser le pour et le contre pendant trois heures, ce n’est pas mon style. Dès 9 heures, j’avais prévenu la cuisine que je descendrais au restaurant pour le repas de midi. Mais juste pour le repas de midi ! (Les responsables de la cuisine n’ayant pas compris, depuis trois semaines, et malgré la photocopie de ce qui était autorisé et interdit dans le régime sans résidus, qu’il ne me fallait pas de fruits, je préférais mettre les points sur les « i ».C’est marrant, parce les légumes, ils avaient super bien capté, je ne mangeais plus que du riz, des pommes vapeur, des pâtes et de la semoule, mais pour les fruits, ça ne voulait pas rentrer)
Je me suis donc habillée en fille (M. Corset a disparu avec colère sous une grande tunique en voile de coton, et je suis sûre qu’il va me le faire payer !), j’ai enfilé mes bottes couchée sur le lit pour éviter l’assaut immédiat de Dame Douleur, et suis descendue dans la salle de restaurant au deuxième rappel des violons de Vivaldi, histoire de ne pas rester debout plus que nécessaire.
J’ai cru que je rentrais dans une salle de cérémonie : les tables étaient disposées en « U », recouvertes de nappes couleur framboise. Chaque couvert avait sa mandarine et ses deux papillotes, une rouge et une verte, tous les résidents s’étaient mis sur leur trente et un, c’était un vrai repas de fête ! Saumon fumé en entrée, avec sa rondelle de citron , son bouquet de mâche et sa mini plaquette de beurre, chapon en sauce accompagné de châtaignes et de haricots verts (j’en ai mangé, mais chuuut, faut pas le dire….), et un morceau de bûche pour le dessert. Trois fois plus que ce que je mangeais d’ordinaire !
Je suis sortie pour aller chercher un deuxième café au distributeur, mais aussi surtout pour bouger un peu, car, comme je le supposais ce matin, M. Corset et Dame douleur commençaient à s’en donner à cœur joie en jouant du piano sans aucune délicatesse sur les nerfs de mon dos. Je me suis entretenue un moment avec un monsieur en fauteuil qui, visiblement, n’avait pas envie de rester seul pendant qu’il fumait son cigarillo (je n’ai jamais su imposer ma volonté… Chaque fois que je tentais un timide « je vais aller m’étendre, je commence à avoir sérieusement mal au dos… », il repartait dans l’énumération des divers problèmes qui avaient ébranlé sa santé, et c’est vrai qu’il n’avait pas été gâté de ce côté-là.) En bref, il a réussi à terminer son cigarillo tout en me faisant la conversation, et n’a fait aucun problème pour rentrer et remonter dans sa chambre en même temps que moi quand il l’a eu écrasé.
Une fois dans ma chambre, j’ai envoyé valser M. Corset sur le fauteuil, en me jurant bien que quand je serai obligée de le renfiler, je serrerai à peine les scratchs. La famille n’est arrivée que deux heures après, ce qui m’a permis de profiter de la position allongée un bon moment, et commencer à digérer le chapon aux châtaignes, chose impossible lorsque je suis dans les bras étouffants de mon irascible compagnon forcé.
Vers 4 heures, donc, la chambre s’est brusquement remplie de présences multiples et de rires sans fin, tandis que mes filles me sautaient dessus et me gardaient embrassée (ancien sens du terme, à savoir ceinturée par les bras) pendant de longues minutes. Sensation merveilleuse après ma solitude des jours précédents, jusqu’au moment où le reste de la famille s’est manifestée, histoire qu’ils puissent, eux aussi, m’embrasser et me souhaiter un joyeux Noël. Après… ben après, les réjouissances, quoi ! Marina a découpé la bûche et chargé les assiettes, puis elle a ouvert la bouteille de champagne très proprement, rempli les verres, et nous avons enfin pu trinquer ensemble. Ont suivi les tracasseries traditionnelles de Serge pour ses belles-filles, les taquineries de Rudy pour ses grands-parents, dans une bonne humeur rafraîchissante. La prise de photos et les boutades qui l’ont accompagnée, ainsi que les crises de nerfs classiques pour empêcher Serge de faire le clown au moment où je voulais le prendre en photo (j’ai fini par le prendre plus tard par surprise…), ont rempli la pièce de rires et de joie pendant près de deux heures. Même M. Corset s’est mis au diapason ambiant et ne m’a pas tourmentée jusqu’au soir. (Il faut dire que, comme je me l’étais promis, j’avais à peine serré ses bras férocement tendres.)
La soirée a quand même réussi à mal se terminer…La demoiselle chargée de débarrasser mon plateau de ce soir (steak de veau haché-coquillettes nature + yaourt) m’a fermement déclaré qu’il me faudrait dorénavant descendre au restaurant pour y prendre mes repas, vu la trop grande quantité de plateaux à porter en chambre. Pensez-vous, comme moi, que j’aurais dû rester dans ma chambre à midi ? J’aurais ainsi évité également le monsieur au cigarillo, qui m’a retenue debout sans bouger pendant vingt bonnes minutes… J’en connais deux qui doivent ricaner en se pourléchant les babines, et en concoctant des tortures raffinées pour les jours à venir… Eh bien non, mes cocos ! Je vous aurai bel et bien ! Comment ? Vous n’espérez pas, quand même que je vous le dise ? Vous verrez bien !













