C’est fou ce que le fait d’être clouée au lit 23 h30 sur 24 nous fait découvrir certains aspects de notre environnement qui nous échapperaient totalement dans des conditions normales. C’est ainsi que j’ai été amenée à percevoir et analyser dans son intégralité le bruitage qui m’entourait jour et nuit au château, et qui m’avait échappé quand je pouvais encore galoper dans le parc, ou descendre et remonter mes 3 étages pour rien, juste pour rester en forme, comme le chirurgien me l’avait recommandé.
Il faut savoir tout d’abord que le couloir des chambres est très long, il y a 18 chambres à l’étage, donc une distance de couloir égale à 9 chambres, et qu’il est doté d’une caisse de résonnance digne d’un studio d’enregistrement. Le moindre petit bruit y est multiplié par dix. Lorsque les dames de la cuisine amènent le chariot des plateaux, on dirait l’arrivée du TGV de Marseille (pourquoi celui-là plutôt que celui de Paris, aucune idée, aucune d’entre elles n’a l’accent de Marseille…)
J’ai commencé par établir la différence énorme qu’il y avait entre le toc toc de la demoiselle qui m’apporte le petit déjeuner et celui de l’aide-soignante qui vient me prendre ma température. Cette différence est en effet très importante, elle me permet de savoir si je vais devoir allumer le néon de la chambre ou pas (vous savez, celui qui m’envoie ses rayons blancs meurtriers directement dans les yeux !) : si c’est l’aide-soignante, je ne l’allume pas, la lumière du couloir lui suffit pour trouver mon oreille, comme elle-même me le dit. Mais si c’est pour le petit déjeuner, il en faut plus, et je dois donc allumer le néon. Vous voulez peut-être maintenant savoir la différence, non ? Eh bien, le toc toc de l’aide soignante est plus doux que celui qui annonce le petit déjeuner, et il y a un petit temps d’attente avant qu’elle ne rentre dans la chambre, tandis que le toc toc de la dame de la cuisine est plus vigoureux, et l’entrée dans la chambre se fait simultanément.
Si le bruit du toc toc ne suffisait pas, je dispose d’un autre moyen de les différencier, toujours grâce à l’analyse attentive du bruitage environnant. Il n’y a qu’à écouter les « bonjour ! » de ces dames. Il m’est apparu que l’une proférait un « booooooonjour ! » qui, musicalement, tenait du sol-do, où le sol était une ronde (note tenue sur 4 temps) et le do une blanche (note tenue sur deux temps), tandis que le «bonjouuuuur ! » de l’autre se représentait avec un do-sol, le do étant une blanche, et le sol une ronde.
D’autres particularités me sont apparues tout au long de la journée. Le toc toc des dames chargées de faire le ménage est précédé d’un bruit de plastique, celui d’un sac que l’on déplie, qui correspond au sac de la poubelle du bureau, la première chose que font ces dames en arrivant étant de le changer. Il m’est par contre impossible de différencier le toc toc de la dame de l’accueil qui m’apporte mon courrier de celui de l’aide-soignante qui vient me prendre la tension. J’ai vraiment essayé de les analyser soigneusement, mais sans résultat.
Par contre, je sais parfaitement distinguer le bruit des béquilles de celui des déambulateurs .Je n’ai pas grand mérite, c’est relativement facile. Le bruit des béquilles se décline sur un ti-ti-ti-ti régulier, sur 4 temps, tandis que celui du déambulateur le fait sur 8 temps : TO-silence-ti-ti-silence-TO, le silence correspondant au moment où le déambulateur se déplace et ne touche donc pas le sol.
Je suis également capable de dire, ce qui est d’un intérêt crucial, si la chasse d’eau que j’entends est celle de la 317, de la 316,315,314,312,311 ou de la 310 (Celle de la 309 est très peu audible). J’ai en effet pu enregistrer dans mon disque dur, dossier « bruitage nocturne » la variation du volume dé-crescendo du bruit des chasses d’eau due à l’éloignement. Je sais aussi que le bruit de la chasse d’eau des chambres 316,315,311 et 310 sont suivies du bruit de l’eau coulant dans le lavabo (très différent du bruit de la chasse d’eau), alors que c’est le silence après la chasse d’eau dans les chambres 317,314,313,312 et 309. (Tiens ! Il y a une majorité de gens sales, cette semaine ! Ce n’était pas le cas la semaine dernière…)
Bon ! Vous avez compris, j’espère, que je n’ai rien de passionnant à vous raconter, que les journées se passent l’une après l’autre, identiques, bâties sur un modèle uniforme, sans aucune autre variation que le croissant dominical…
Par contre, j’aurai la visite, vendredi, de Serge, ses parents, Rudy et les filles. Cela ne différencierait pas des autres jours de la semaine (à part la difficulté qu’il y aura de tous les installer dans ma chambre qui ne dispose que de d’un fauteuil, une chaise et un pouf pour s’asseoir, donc pour trois personnes, plus le tabouret haut que je ne conseille à personne…), s’ils ne venaient que pour me voir et discuter. Ce qui n’est pas le cas. Ils m’amènent la bûche et … le champagne !!!
Enfin, dimanche, c’est le grand jour. Confirmation est arrivée aujourd’hui, le gentil médecin du centre a autorisé la sortie de dimanche. Gribouille a rendez-vous avec son carrosse (un carrosse nouvelle génération, blanc bordé de bleu, avec une lumière bleue au-dessus du toit, et doté d’un puissant cor pour faire se disperser les manants qui baguenaudent sur la route) à 9 h 30 précises dans le hall du château, où des serviteurs viendront l’étendre sur une banquette sur roulettes, avec des pieds qui se replient, et l’embarqueront dans le carrosse direction chez sa môman chérie.
Gribouille va donc festoyer au domicile maternel, se régaler de la cuisine maternelle, allongée sur un divan, et servie par des gentes demoiselles nommées Laurine et Marina, ses grandes chéries. A la romaine, quoi ! Elle va aussi profiter de la rare présence de son Aixois de frère, qu’elle ne voit pas plus de 4 fois par an. Mais attention ! La gentille fée a dit : « A 17 h 30, le carrosse reviendra te chercher. Sois précise car à 18 h, si tu n’es pas au château, le carrosse redeviendra courgette, la banquette banane et tu pourras dire au revoir aux éventuelles futures perms. »
Gribouille est aux anges et vous présente 1000 pardons pour avoir été, encore une fois, trop longue…










