Comment ne pas aborder le sujet ? Ce sont les deux moments qui rythment la journée, autour desquels s’articulent les activités, et qui rassemblent les résidents du château de Gleteins. L’horaire du repas su soir fait faire la grimace… 18 heures 30 !! Il faut garder le fromage et le dessert pour remplir le gros creux qui survient vers 20 heures 30, et qui me fait me précipiter sur la grosse boîte de biscuits Delacre offerte par mes beaux-parents…J’avais pourtant juré que je n’y toucherais pas et que je les réserverais pour mes visiteurs…J’ai craqué au bout de deux jours.
Deux fois par jour, à 12 heures pétantes et à 18 heures 30, retentissent dans les couloirs les violons de Vivaldi. Bon, toujours le même morceau (ou début de morceau), mais je suppose que ça doit être trop long de changer de temps en temps…C’est le signal que nous pouvons nous rendre au restaurant. Toutes les portes s’ouvrent dans la minute qui suit, puis on entend les clés tourner dans les serrures, le bruit des béquilles en direction de l’ascenseur, puis les injures à l’égard de celui-ci qui affronte vaillamment le quart d’heure de pointe, mais qui ne peut pas passer à la vitesse supérieure vu son âge avancé…D’ailleurs, il a craqué, il est en arrêt de travail depuis ce matin, et je suppose jusqu’à lundi au minimum.
Moi je prends les escaliers, ça fait partie, avec les multiples tours du parc, du début de ma rééducation fonctionnelle. J’essaie de ne pas les descendre en sautant, la substance générante de matière osseuse risquant de se mettre en grève, et les résidents que je dépasse, voyant mon corset dépasser sous mon pull, me dénoncer au médecin.
Les violons de Vivaldi retentissent une deuxième fois dans les couloirs pour stimuler les retardataires quand j’arrive dans la salle de restaurant. Ma table d’handicapée du dos est à sa place, enfin, à ma place habituelle. C’est une table de chambre, haute (vous savez, celles où l’on pose les plateaux repas quand il est interdit de se lever), avec un tabouret réglable en hauteur, monté à son maximum. Eh oui, je dois manger pratiquement debout, les fesses en appui sur le bord du tabouret. Manque de peau, la tunique que je porte glisse sur le tabouret, effet toboggan garanti ! Si je résiste à l’effet toboggan, mes pieds fixes font reculer ce crétin de tabouret, je dois chercher une autre pose. Le nombre des possibilités est très restreint, mais je trouve une solution. J’espère que mon dos sera d’accord. Pour l’instant, il est muet. Je passe la jambe droite au-dessus du tabouret, la jambe gauche restant tendue, ancrée au sol, le tabouret est maîtrisé, mais la position n’est pas des plus détendue…
Mon handicap me vaut un « service rapide ». La jeune fille chargée de servir les assiettes me guette en permanence. Dès que j’ai fini mon entrée, elle vient me demander ce que je veux comme fromage et dessert et le plat chaud arrive dans les deux minutes qui suivent. Je vous ai dit que la cuisine assurait ! Le Grand Chef vient nous voir deux fois par semaine pour le questionnaire de satisfaction, j’écoute en silence les récriminations de mes voisines de table quant à la longueur du service (il est vrai que vingt cinq minutes entre l’entrée et le plat chaud, c’est un petit peu longuet… quand le plat chaud arrive, je termine mon café…)
Ah ! Le café... C’est d’habitude pour moi un moment privilégié, le point culminant du repas, où toutes mes papilles attendent avec impatience d’être cajolées par l’arôme fin et subtil de l’Arabica. Depuis six jours, elles sont privées de ce moment, la boisson versée dans la tasse à café, tiède, quasi froide, à l’arôme acre et corsé ne répondant à aucun des critères de base du café…D’ailleurs, je n’en prends plus. Du coup, sieste obligatoire, mes paupières se ferment automatiquement un quart d’heure après le repas…














